Suicide: appel à l'aide ?
Ou est-ce que c'est déjà trop tard ?
Maxime - le psychologue
On m’a rapporté une énième discussion lunaire sur le suicide l’autre jour. C’est un sujet qui commence à me hérisser.
Je croise régulièrement un raccourci malheureux. Plein de bons sentiments, mais malheureux. A mon sens, il faut le « déraccourcir ».
Son expression est la suivante : une personne qui se suicide ne veut pas mourir.
En fond, une idée – qui prend son origine dans la sociologie avec Durkheim je crois – qui défend que le suicide n’est pas un fait purement psychologique mais aussi l’expression d’interactions avec le contexte, avec le social.
Sur le fond, évidemment, ça se tient. La société peut mener au suicide. Ce n’est pas que la personne tenait particulièrement à mettre fin à ses jours, mais elle est arrivée à cette extrémité parce qu’elle n’a plus d’autres options.
Jusqu’ici, ça me va bien.
Malheureusement, si on extrémise la pensée, on la rend néfaste. On peut même aboutir à un retournement des valeurs qui ne défend pas l’intérêt des suicidaires.
C’est contre ce retournement que je veux mettre en garde.
Je propose en contre-point une lecture premier degré, à mon sens plus respectueuse de la personne. A garder dans un coin de sa tête quand on discute avec une personne en plein suicide ou post-suicide.
Si elle met en acte des actions suicidaires, il est – au mieux – irrespectueux de dire qu’elle ne veut pas mourir. Si. Elle est d’ailleurs en train de mettre fin à ses jours, ou vient d’essayer. On est pas loin du déni de réalité. Respectons ses actes, ses pensées et ses paroles, et ayons au moins la dignité de nommer ce qui se déroule sous ses yeux.
Arrêtons de postuler dans un élan psychodynamique caricatural que la vraie motivation est l’inverse de l’observable. C’est piétiner la dignité de la personne. C’est ne pas l’écouter. Ne pas la respecter. La taxer l’hystérique.
Postulons que si elle met fin à ses jours, c’est qu’elle a conscience de ce qu’elle fait, et qu’elle veut mourir.
Des fois, parler de suicide comme appel à l’aide, c’est puissant. Ça aide à décharger un peu la responsabilité individuelle, à apaiser, à nommer ce qui se passe et a poussé la personne vers l’acte suicidaire.
Mais c’est aussi occulter que quand elle met fin à ses jours, c’est souvent qu’elle a arrêté d’appeler à l’aide, justement. Elle a baissé les bras.
C’était avant qu’elle appelait à l’aide.
Donc non, le suicide n’est pas un appel à l’aide. C’est un message sans contenu qui dit qu’on a raté l’appel à l’aide.
Michael - le psychiatre
Un bon exemple de ce qui ne va pas. Il est difficile de trouver plus arrogant et plus nocif que des soignants qui s’imaginent qu’ils peuvent deviner l’intentionnalité des comportements des patients.
“Il a fait ça, donc c’est qu’il pense XXX.”
“Elle a fait ça, ça veut dire que XXX.”
Quand j’entends ce genre de discours, je fuis dans l’autre direction.
Mais quand bien même, imaginons un instant qu’il est possible d’évaluer l’intentionnalité des patients suicidaires - et des échelles ont été créées dans ce but, à quel moment est-ce qu’on considère que c’est un “appel à l’aide” ?
Prenez un patient qui dit avoir fait son testament, ayant annoncé son décès par une lettre d’adieu, qui était persuadé et déterminé à mourir avec ce geste, mais qui a ingéré une boite entière d’homéopathie. Est-ce un appel à l’aide ? L’intentionnalité est préoccupante, mais le geste peu léthal.
Si le même patient avait sauté du 3ème étage au lieu de prendre de l’homéopathie, est-ce que tout le monde serait d’accord pour dire que ça n’est pas un appel à l’aide, et que l’intentionnalité suicidaire est majeure ?
Peut-être pas. J’ai vu des patients ayant commis des actes graves de ce genre, qui s’en sont sortis de peu et par pur hasard, pour me dire dans un second temps que tout ça n’était qu’un appel à l’aide.
Je rappelle à tous les proches et les patients concernés que nous sommes à peine meilleurs que la chance quand il s’agit de prédire les risques en suicidologie. On fait sortir de l’hôpital des patients qui vont passer à l’acte, et on hospitalise des patients qui ne décèderont jamais par suicide. On trouve facilement des papiers sur le sujet, par exemple celui-ci, dans lequel les psychiatres avaient une valeur prédictive positive de 3,7%.
Prenez 2 minutes.
Seulement 3,7% des patients considérés à haut risque de mort par suicide par les psychiatres sont réellement décédé d’un suicide.
On peut se faire encore plus peur, en regardant le nombre de patients qui décèdent dès la première tentative de suicide. On arrive parfois jusqu’à 80% - autrement dit, dans 80% des morts par suicide, les patients étaient à leur première tentative. Quand on sait que le facteur prédictif le plus important d’une tentative de suicide est un antécédent de tentative de suicide, on commence à prendre l’ampleur de notre impuissance dans ce domaine.
Et c’est là qu’est l’essentiel de mon message.
Les praticiens devraient rester un peu plus humbles et prudents face à la suicidalité, qu’elle soit sous la forme d’idées ou de comportements. Et pour ceux qui ne sont pas encore convaincus, voici la dernière statistique :
Non seulement on ne sait pas différentier ceux qui font un “appel à l’aide” des autres. Mais quand il y a pas mal d’appels à l’aide qu’on rate.


Et oui il y a ceux qui disent aller mal et ceux qui semblent bien et qui vont mal. Le paraître et le mal être dans le fin fond de la solitude de soi. C'est comme ça que certaines personnes proches de personnes qui vont mal ne les font pas prendre en charge par des soignants, par peur que le mal être, le risque suicidaire ne soit pas détecté. Ces proches restent prisonnier d'un membre de la famille qu'il surveillent, tiennent à bout de bras au détriment de leur propre bonheur, de leur propre bien-être.
L'appel à l'aide est certainement le dernier acte avant l'irréparable. Il est discret et dévastateur pour le demandeur. Après des heures, des jours parfois des semaines, il est le dernier recours à un état d'angoisse extrême que rien n'apaise. Ni les proches, ni même les professionnels. Cette sensation de vide, de solitude malgré un entourage familial submerge et comme une vague pire,un tsunami, emporte les instants agréables de la vie qui finissent par ne plus exister où plutôt restent indétectables. Ces sensations sont de réelles souffrances psychiques et physiques. Elles envahissent l'esprit, le corps tel un parasite. Et avec qui partager ces moments de solitude intenses ?
Personne! Impossible de décrire ces instants sans passer pour une folle ! On se renferme et restons impuissant face à cet envahissement.
Jusqu'au jour, où peut-être, enfin arrivera un évènement qui mettra un terme à ce supplice.
Voilà mon ressenti, ce n'est pas un appel à l'aide, c'est une bouteille à la mer qui se brisera un jour dans l'immensité de l'univers et ce jour là enfin, je serai en paix.
FloBed 🙏